Pourquoi déménage-t-on nos villes? L’exemple de Calais

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Vidage du centre-ville et valse des zones commerciales: une « modernité » difficile à suivre…

La question des modes de déplacement non motorisés dans nos villes (vélo, marche etc…), pour anecdotique qu’elle paraisse à certains, interpelle directement le mode de développement urbain plus que jamais présent en France depuis les années 60. C’est pour cela que, même si son usage progresse, le vélo peine toujours à se développer. Il suscite encore chez ses détracteurs-aménageurs tollés et réactions caricaturales qui s’expliquent d’autant mieux que vouloir parler du vélo dans la ville « détricote » très vite un modèle urbain centré sur la place omniprésente de la voiture.

Depuis le Moyen-Age, nos villes se sont construites par la proximité entre activité et habitation. Lieux d’échange : la place centrale, les rues. Et le « pas » pour unité de liaison.

Au XIXème siècle, on a commencé à construire au-delà des murailles, qu’on a fini par détruire. Des « premières extensions » encore contenues.

Après 1945, on reconstruit les villes, d’abord sur elles-mêmes, puis à l’extérieur: loger, moderniser

Détruites par la  guerre, Calais, Dunkerque, Le Havre… sont reconstruites mais pas à l’identique, contrairement à ce qui s’est fait en Allemagne. En France, on choisit la reconstruction lâche, sans doute moins chère, ouvrant de larges avenues pour la circulation motorisée. Du passé faisons table rase…

Du coup,  un bâti moins dense, moins de logements à offrir, il faut plus de place. Pour peu que la population augmente, à partir des années 60, l’étalement urbain explose.

A Calais après 1960, trois quartiers sortent de terre :

  • le Fort-Nieulay à l’ouest;
  • la ZUP du Beau-Marais à l’est;
  • le Front de mer au nord.

Espace, confort, modernité. Le meilleur à l’époque. A l’opposé des logements du centre-ville exigus, vétustes. Dans les années 60, beaucoup de logements avaient encore les toilettes à l’extérieur, pas de chauffage central, ni douche, ni tout-à-l’égoût.

Ces quartiers neufs s’équipent: Poste, écoles, médecins, salles de sport, mairie annexe. Et surtout, du stationnement! On abandonne le centre-ville pour la périphérie, où tout est mieux!

Deuxième cause de l’éclatement des villes: la voiture…

On adapte la ville à la voiture, qui abolit distance, temps et effort. Puisque l’éloignement n’est plus un problème, pourquoi garder toutes les activités concentrées sur peu d’espace : logement, commerces, loisirs, travail ?

Pendant des décennies, on organise le mitage : travailler ici, vivre là, se divertir ailleurs…

Mode de liaison : la voiture. Et une ville qui perd de sa substance géographique, puis sociale.

S’ensuit l’explosion des zones commerciales depuis trente ans.

Le coût astronomique de l’étalement urbain

On sait parfaitement maintenant les ravages de l’étalement urbain sans limite : sur le plan économique, écologique, social. Mais malgré les lois qui sont censées l’encadrer, on sait toujours, dans les « territoires », ou dans les CDUC, donner les plus beaux atours réglementaires à telle ou telle zone commerciale, ou à tel déplacement d’activité.

La ville la moins chère pour tous, c’est la ville dense : population concentrée mais aérée (structures sociales, espaces verts, circulation douce…). Les déplacements à vélo et à pied y trouvent tout leur sens, ainsi que les échanges de proximité.

A Calais, on fait tout le contraire, on dé-densifie la ville, pourtant déjà géographiquement étalée, morcelée par de nombreuses coupures (voies SNCF, canaux…) avec la voiture comme seul lien.

Entre 1960 et maintenant, la surface aménagée de Calais (bâti, rues etc.) a été multipliée par 2 pour une population…identique en nombre !(*)

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Les conséquences  sont désastreuses:

  • le centre-ville se vide ;
  • Les services publics coûtent de plus en plus cher : ils desservent des zones de plus en plus éloignées et de plus en plus vides de population : km de voiries, réseaux (eau, électricité etc.), les transports urbains ;
  • Le déménagement des activités augmente tous les coûts ainsi que la dépendance à la voiture ;
  • C’est une catastrophe environnementale en devenir :
    • imperméabilisation des sols, facteur aggravant dans une région inondable !
    • diminution des terres agricoles, qui sont pourtant le dernier rempart contre l’uniformisation, la disparition de la biodiversité, les catastrophes naturelles ;

Durant toutes ces années quelques voix se sont élevées, prévoyant les conséquences de telles politiques. J’en ai fait partie. En vain. C’était « refuser » le progrès !

Calais déménage à cause du « stationnement »

A Calais, les activités déménagent officiellement pour s’agrandir. Mais en fait, c’est surtout le parking qui s’agrandit ! La vraie raison de ces déménagements est occultée, elle est tellement consensuelle: c’est le « manque » supposé de stationnement en ville !

Hôpital, commerces, activités diverses quittent le centre-ville pour la périphérie, encouragés par cette politique de « zones d’activités » aspiratrices.

En fait, ce sont ces zones qui créent le besoin de déménagement, avec pour résultat un centre-ville moribond…

…où le mélange entre activité, habitation et commerce, tout ce qui fait une ville, disparaît. Alors que nombre de bâtiments anciens délaissés (anciennes usines de dentelle) pourraient encore être réhabilités et abriter de l’activité (services, tertiaire, pourquoi pas start-up…) ou des commerces en ville. Mais on ne fait que du logement, on ne diversifie pas. Avec une place de choix pour la voiture…

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Un ancien bâtiment réhabilité, une expérience trop rare. Faute de conditions favorables

Aujourd’hui, des maires commencent à dire que ça suffit.  A Calais, on persiste et signe.

La valse des zones commerciales et d’activités

A Calais, on est passé de 4 zones commerciales périphériques créées dans les dix dernières années, à 5 (Nouvelle-France) puis 6 (Leclerc), et peut-être 7!!!. Le pouvoir d’achat, particulièrement ici, n’est pourtant pas extensible. Aucune nouveauté donc, mais plutôt la valse des enseignes d’une zone à l’autre (voir carte en en-tête) ! Pathétique !

Quelques exemples de déménagements…

L’Hôpital de Calais détruit après…38 ans de service !!!

 

1500 personnes, le premier employeur de l’agglomération. Construit en centre-ville en 1975, et étendu deux fois. Bien équipé. Même pas réutilisé, détruit en 2016 ! Déménagé en périphérie. Développement durable?

Raisons invoquées pour déménager :

  • hôpital peu accessible : mais, situé au bord du canal, on aurait pu régler cette accessibilité 20 ans plus tôt, lors de la création de l’A16 qui passe à 1km, en exigeant une sortie et en aménageant les voies sur berge, comme certains dont moi le demandaient. Ben non !
  • Hôpital sans possibilité d’extension : en fait, c’est surtout le stationnement, la question d’apparence subliminale, qui influe sur les décisions de déménagement!

Les conséquences:

  • En construisant ce nouvel hôpital dans la pampa, on a contraint la totalité du personnel à utiliser la voiture, alors que précédemment, sans doute, certains s’y rendaient à pied ou à vélo !
  • On a aussi fait disparaître un énorme pôle générateur d’activité pour le centre de la ville (profession annexes de santé, commerces etc.).

Clinique de la Tamise: en friche depuis…12 ans!

 

Ce bâtiment qui fut moderne (1000 m² au sol pour la partie principale, au moins 5000 m² utiles) est à l’abandon. Une nouvelle clinique avait vu le jour en périphérie pour la remplacer.

Armatis: la ville finance des places de parking à une entreprise privée!

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Voilà un centre d’appel, entreprise de bureaux, bien installée depuis quelques années en limite de centre-ville. Besoin d’extension, ce ne sera pas sur place, mais à l’extérieur (2014).

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Bâtiment aux dernières normes bien sûr. Mais quant aux déplacements générés, aucune importance!

On aurait pu pourtant envisager le même site. Bâtiment non recyclé, mais détruit ! Vous avez dit Développement Durable?  Cadeau de délocalisation: MAGNANIME, LA VILLE A OFFERT DES PLACES DE STATIONNEMENT! (VDN, 28-11-2014).

Notons que malgré ce départ, le quai du canal est toujours aussi squatté par les voitures…

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A la place de l’ancien bâtiment, on projette un nouvel immeuble de…bureaux ! de plusieurs étages !

Alors, on continue ?

C’est le choix qui est malheureusement fait localement. Les élus ne peuvent pas tout, mais ils disposent d’un arsenal réglementaire suffisant pour freiner ces délocalisations (PLU notamment). Mais il faut pour cela une volonté politique d’inverser la tendance.

Bétonner, ouvrir sans cesse des zones commerciales donne l’illusion d’une politique dynamique. Mais à quel prix ?

Le citoyen paye plusieurs fois la facture !

Le contribuable calaisien paye au moins deux fois pour l’instant cette politique néfaste : une première fois pour financer la création des zones extérieures. Et une deuxième fois dans les aides au commerce de centre-ville que les élus se sentent obligés de voter pour faire bonne figure. C’est la rançon du « tout-zone-commerciale ». La facture environnementale, elle,  viendra ensuite !

Il ne se passe plus un jour sans que nous soyons alertés par des scientifiques (climatologues, biologistes, économistes, agronomes…) sur la nécessité urgente de changer de modèle global de développement. Tout le monde entend, tout le monde est d’accord. Dans ce cas, pourquoi les autorités, tous niveaux confondus, continuent-elles  plus que jamais, comme à Calais, de permettre de s’enfoncer dans le modèle de suprême gaspillage que j’ai décrit ici?

Malgré des initiatives positives ici ou là, le plus souvent citoyennes, réalisées dans une ambiance de scepticisme, dans le plus grand dénuement et souvent sans soutien, on a l’impression que pour l’immense majorité des gens, décideurs comme hyper-consommateurs,  il n’y a pas de problème…Aucun lien entre les grandes problématiques et leur quotidien!

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