Des ponts « à vivre »: à pied, à vélo, pour profiter…

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Dunkerque: passerelle du Grand Large – photo VBCO

Depuis les années 70, on ne concevait plus les ponts que pour laisser passer les voitures. Des lieux de passage devenus rapides, impersonnels, presque invisibles à l’homme, au point que celui-ci les a laissé se dégrader. On a oublié au fil du temps que ces constructions nécessitent attention et soin. Les accidents de Tours 1979, puis de Gênes en 2018 ont remis la question au goût du jour.

Un désintérêt qui illustre parfaitement la société dématérialisée dans laquelle on vit, qui court toujours plus vite sans savoir où ni pourquoi. Les ponts ont perdu leur qualité de « lieux à vivre ». Ils sont mal aimés, l’interdiction d’y stationner, même en voiture, en est un signe !

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Bordeaux, Pont de pierre. La circulation automobile a été supprimée en 2018 – Photo SudOuest

Depuis quelque temps, les citoyen.ne.s se prennent à réinventer la ville, ses fonctionnalités, ses usages. En cette période de guerre sanitaire inédite où le modèle unique de développement pourrait exploser en plein vol, ils s’interrogent d’autant plus. Dans ce cadre, les ponts peuvent devenir – redevenir, plutôt – des lieux où l’on prend le temps de passer, de regarder, de profiter aussi. D’habiter, pourquoi pas. Bref, des ponts à vivre ? Une réflexion auquel le CEREMA avait invité à Dunkerque, le 1er octobre de l’an dernier.

Les ponts d’autrefois pour aujourd’hui?

Les ponts sont une plus anciennes inventions humaines. Autrefois, on s’intéressait au patrimoine dans son ensemble, la technique et l’usage, pour tous les modes de déplacement. Pendant longtemps, les ponts ont été en phase avec la vitesse (la lenteur plutôt) de déplacement pratiquée de part et d’autre : celle du piéton, de la charrette, puis du vélo. Cela en faisait logiquement des endroits où on prenait le temps, des lieux « à vivre », tant pour ceux qui passaient, flânant devant les échoppes, que pour ceux qui y habitaient. Car les ponts étaient autrefois des lieux de vie, quelquefois habités. Du Moyen-Âge à la fin du XVIIIème siècle, les cinq ponts de Paris étaient garnis de maisons à plusieurs étages. La faiblesse des ouvrages et le manque d’entretien en ont eu raison à la fin du XVIIIème siècle. Mais d’autres villes ont pu les  conserver : Florence, Venise, Narbonne, Erfurt…

Des ponts a vivre - Pont-au-change
Image de synthèse grezproductions.com sur slideplayer.fr

Bâtir sur les ponts était un moyen d’en financer la construction. C’était aussi certainement pour répondre à la pénurie et à la cherté de terrains au centre des villes médiévales à la très forte densité de bâti.  Des projets de ponts à habiter réapparaissent parfois ici où là (article ici) comme à Paris, ou Toulouse. Les motivations d’aujourd’hui ne seraient-elles pas les mêmes qu’hier?

Des ponts a vivre - Pont des epiciers - Erfurt
Erfurt a conservé son Krämerbrücke (pont des épiciers) – photo Alibabuy.com

Faire du pont une destination

Des ponts de nouveau habités ? Pourquoi pas, si on vise la mixité des fonctions. Mais alors comment concilier cet usage avec celui qui donne envie d’y rester pour regarder l’eau, le paysage dégagé, et profiter de l’air brassé de ces rares grands espaces en milieu urbain ?

Au-delà du franchissement et de la prouesse technique, les ponts ont le potentiel pour être des lieux où l’on se retrouve, offrant des espaces d’urbanité et de convivialité. Ils participent aux projets d’aménagement, à l’échelle du quartier, de la ville, voire plus loin. Ils contribuent ainsi à la dynamique des projets du territoire.

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Lyon,  Pont Raymond Barre: tramway, vélos, piétons, farniente – Photo lyon.citycrunch.fr

Le temps des passerelles

Signe de cette évolution en France vers une réaffectation des ponts aux autres modes de déplacement que la voiture, la réapparition dans beaucoup de villes de passerelles à dimension humaine, dédiées à la marche et au vélo. Pas toujours inscrites dans une nouvelle définition des déplacements ou de la ville. Mais un signe prometteur. A Kyoto, les passerelles sont devenues des lieux de convergence.

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Paris: passerelle Leopold Sedar Senghor, deux niveaux, une « passerelle à vivre »…Photo Monnuage.fr

Autre signe des temps moins réjouissant : le coût souvent pharaonique de ces constructions que seul le design ne peut expliquer. Alors que la plupart des passerelles que l’on voit ne font pourtant que remplir les mêmes fonctions qu’autrefois, n’étant pas encore de vrais « ponts à vivre » ! Un parallèle de coût peut être fait avec les tramways, qui étaient jadis financièrement à la portée de villes moyennes voire petites (Calais a eu ses deux lignes jusqu’en 1950) et ne le sont plus du tout aujourd’hui, loin s’en faut.

Transformer nos ponts?

Pour qu’un pont à vivre soit une réussite, le meilleur moyen semble être de le co-construire avec la population, riveraine ou plus éloignée. Bien analyser tout ce qui le prépare : l’acceptabilité sociale, l’accessibilité, la qualité de vie ambiante, la mixité des fonctions, le partage de l’espace. C’est un processus. Il faut observer les usages, les abords, assurer une continuité avant et après. Communiquer à chaque étape. Le pont doit être un espace public à part entière. Faire vivre des sensations, des émotions, il doit attirer, rendre curieux. Aux concepteurs d’orienter, donner des clés d’interprétation.

Comment  répondre aux enjeux?

Transformer l’image et l’attractivité du lieu semble une des clés : image et identité. Pour Dunkerque, par exemple, le nom dit très bien où on est: Passerelle du Grand Large. L’intégration paysagère est essentielle, elle doit prendre appui sur les structures du paysage. Il apparaît utile de croiser les échelles et les points de vue, de s’inspirer des ambiances présentes sur le site afin d’assurer des continuités écologique et urbaine.

Une attention particulière doit être accordée au dessous du pont, pour être au plus près de l’eau, du végétal.

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Dunkerque: les dessous de la Passerelle du Grand Large – photo VBCO

Alors, des ponts « à vivre »?

Les services rendus doivent être visibles et multiples, avec une architecture qui favorise désormais le confort d’ambiance, travaille l’accueil mobilier, invite à rester, à s’installer confortablement: sièges, transats, lecture, bain de soleil…Penser à l’accueil permanent, pour que les lieux demeurent accueillants, pour différents types de population. Offrir des équipements (abribus), pour s’abriter, contempler et se sentir en sécurité. De jour comme de nuit. Bien vu lorsque des belvédères arrondis permettent de voir la structure en étant sur le pont.

Résister à l’usage définitif

S’inscrire dans la sobriété, l’économie, la réversibilité, la variabilité des usages semble plus actuel, plus raisonnable eu égard à la raréfaction des deniers publics. Tout doit être fait pour laisser des marges de manœuvre : accès voiture, pas voiture, pouvoir modifier l’usage. Eviter le définitif. Laisser une place à l’éphémère. Une tendance vraie dans l’architecture urbaine.

L’agglomération de Dunkerque: 220 ponts à faire vivre

Une agglomération au fil de l’eau qui veut se réapproprier ses nombreux canaux pour son image, et les valoriser, avec une charte de coloration des ponts structurante visuellement (ponts d’entrée de ville), et la suppression d’une ou deux voies voiture…

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