Politique vélo à Calais: cyclistes et piétons auront la cerise, mais où est le gâteau?

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Photo Voix du Nord

Bientôt une passerelle de 2,5 millions d’euros pour les piétons et des cyclistes !

Pont routier et SNCF, le Pont Mollien enjambe le Canal de Saint-Omer. Datant du XIXème siècle, il n’est plus très adapté à la circulation. Il y a vingt ans déjà, les études préconisaient d’en programmer la réfection. Bizarrement, dans une ville pourtant construite sur l’eau, et morcelée par canaux et voies ferrées, les ponts n’ont jamais été, et ne sont toujours pas une priorité!

Très passant, étroit, mais avec trottoirs, il apparaît comme dangereux pour les cyclistes et les piétons, même si aucune accidentologie particulière ne vient corroborer cette perception, contrairement à d’autres endroits de l’agglomération.

Redistribuer l’espace aurait été un bon moyen de satisfaire tous les types de circulation, dans l’esprit d’une politique globale. La partie sncf, quasi inutilisée, aurait pu se voir diminuée d’une voie sur quelques mètres. A minima,  un aménagement des accès routiers (ralentisseurs, barrières piétonnes) aurait pu améliorer vraiment la situation. Passons.

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Calais – Pont Mollien         Photo VBCO

Le pont ne sera pas refait. Pour améliorer la sécurité des piétons et des cyclistes, mais surtout pour faciliter le passage d’un futur TCSP, on a donc décidé de doubler, à quelques mètres, le pont d’une passerelle hi-tech, design, blanche (garde-corps en verre, illuminés), qui ne sera d’ailleurs pas vraiment parallèle, implantée en biais. Un bel objet.

37 000 € du mètre : une des pistes cyclables les plus chères du monde ? Un projet de « campagne »?

Un équipement qui, s’il améliore la sécurité sur 70 mètres, déplacera sans doute le problème aux accès et sorties.  Car il est plus difficile de dévier des cyclistes que des automobilistes!

Un équipement qui soulève donc plusieurs questions, au-delà même de sa nécessité :

  • Son coût astronomique (2,5 millions d’euros), soit 37 000 € du mètre !!!
  • Son efficacité : les cyclistes rapides risquent bien de ne pas l’emprunter, déviés qu’ils seraient de leur chemin direct naturel et perdant sans doute leur priorité;
  • Quel accès : insertion aux intersections avant et après le pont ? Les vélos auront-ils la priorité ? Ou devront-ils monnayer leur « sécurité supposée» contre moult stops ou balises ?
  • Son environnement : Ce projet pharaonique détruira-t-il les quelques arbres qui sont sur son chemin ?
  • Quel accompagnement? Il n’y a aujourd’hui aucun aménagement cyclable sur cette voie ni avant ni après le pont. Cette passerelle sera-t-elle seulement un bel objet hors-sol ?

Les cyclistes auront donc la cerise? Mais où est le gâteau ?

En dehors de l’aménagement vélo (peu utile, car sans problèmes de cohabitation) de quelques rues pavillonnaires, rien de structurel n’a été entrepris à Calais depuis 9 ans pour favoriser la pratique du vélo dans la ville. Au contraire. On a vu des morceaux de pistes disparaître, ainsi que des arceaux de stationnement en des endroits stratégiques (Coeur de Vie, Poste place de Rheims, parcs…), les DSC ne sont pas mis en place malgré l’obligation légale. On a vu aussi apparaître d’énormes panneaux « interdit vélo » dans le centre-ville, signifiant bien comment les cyclistes sont considérés. Bref, la politique de base n’est pas assurée.

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La ville n’a pas essayé de comprendre pourquoi les vélos roulent sur les trottoirs…Heureusement, certains cyclistes ont de l’humour!

Les piétons ne sont pas en reste: temps de traversée minimal aux feux, suppression d’un plateau de traversée piétonne en zone 30 (4B) remplacé par des bordures béton et 2×2 voies de circulation etc…

 

Compte tenu de cette réalité, on ne peut s’empêcher de penser que cette passerelle, en total décalage avec les besoins réels, a pour but, à quelques mois des élections, de donner l’impression que la ville veut s’occuper un peu des modes de déplacement actifs.

Les cyclistes ne demandent pas ce type de dépense pharaonique :

Dans le classement 2017 du « Baromètre des Villes cyclables » réalisé par la FUB suite à l’enquête « Parlons Vélo », Calais était classée bonne dernière des 8 villes de plus de 50 000h répertoriées dans les Hauts-de-France.

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Alors que sa structure géographique l’apparente aux villes des Pays du Nord, Calais était encore classée en 2017 dans les dernières villes de France pour le vélo!

Les cyclistes calaisiens , à 90 %, réclamaient globalement plus de sécurité en général pour les déplacements à vélo. Pas seulement sur 70 mètres !! Celle des personnes âgées et des enfants était pointée du doigt. Mais aussi la continuité des itinéraires, le stationnement, les doubles-sens cyclables, la politique de la ville, la communication sur le vélo, les actions pédagogiques etc.

             Toutes ces préoccupations sont ignorées depuis des années.

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                  Sur les 59 villes de sa catégorie, Calais a été classée 52ème…

Avec ces 2,5 millions d’euros, on aurait pu démarrer une vraie politique cyclable

Sur plusieurs axes (en panachage):

  • 8 à 10 kilomètres de voies vertes : bords des quais et/ou voie sncf circulaire désaffectée n’attendent que cela ;
  • 2 zones 30 complètes, sur un ou deux quartiers ;
  • des kilomètres de couloirs et de doubles-sens cyclables;
  • des centaines d’arceaux de stationnement ;
  • aménager des carrefours (vraiment) dangereux : ex Blériot-Toumaniantz
  • résorber des coupures urbaines : Pont-du-Leu, etc…
  • des moyens de communication (plans, conseils, actions pédagogiques…)
  • des événements : fête du vélo, Journée sans voiture…
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L’ancienne voie-marée sncf, circulaire, ferait une voie verte urbaine très appéciée des habitants comme des touristes…

Mais la ville, l’agglo, ont-elles une politique vélo ?

Alors qu’au niveau de l’État, la situation s’est débloquée avec la création à l’automne 2018 du premier Plan Vélo national, et que la région Hauts-de-France propose aussi des participations financières, Calais ne semble toujours pas concernée, ne candidatant pas, ou trop tard (Ademe). Pourtant il y a:

  • L’appel à projets du Ministère : 350 M€ sur 7 ans : dépôt de dossier d’avril à juin de cette année : 50M€ en 2019 . Objectif : accélérer et amplifier les projets de création d’axes cyclables structurants dans les collectivités, réduire les discontinuités cyclables : aide à 20 %, même jusque 40 %

  • ADEME : 30 M€ appel à projet « Vélo et Territoires », en deux fois : automne 2018 (165 candidatures) et février 2019. Aujourd’hui terminé. Permettait de financer un(e) chargé de mission vélo, de la maitrise d’oeuvre opérationnelle sur des itinéraires (voies vertes), des services vélo etc…
  • DSIL (Dotation de Soutien à l’Investissement Local) Vélo et Mobilité : 100 M€ peuvent également être mobilisés parmi les aides de l’Etat

Au niveau de la région : Alors que le Calaisis a la chance d’être traversé par deux Eurovéloroutes (EV4 et EV5), mais ignore ce potentiel de développement touristique :

  • « Itinérance douce », dans les Priorités Régionales d’Intervention Touristique (PRIT), est un appel à projet destiné à soutenir les projets publics et privés (voies vertes et Véloroutes, plaisance et loisirs fluviaux) tant au niveau des études (jusqu’à 50%), que des investissements (jusque 30%).
  • Le programme INTERREG V, transfrontalier

Sans doute en existe-t-il encore d’autres…

Mais il faut avoir des projets…

La ville de Calais a « missionné » l’association OVS pour faire des propositions sur le vélo. Sans lui en donner les moyens ni financiers ni humains. Le montage des dossiers est compliqué et chronophage. D’autant qu’il faudrait les indispensables relais permettant une intégration transversale de la question du vélo dans tous les services et dans les projets municipaux et/ou d’agglomération, en cohérence bien sûr avec le schéma d’agglomération. Tel n’est pas le cas, loin s’en faut. L’agglo n’ayant pas la compétence vélo…La mission d’OVS s’avère donc difficile, car il faudrait agir sur tous les fronts.

La promotion du vélo n’étant pas politiquement portée par la collectivité, qui mène par ailleurs une politique ouvertement pro-voiture, le vélo n’est depuis une dizaine d’années qu’une annexe des transports en commun, au gré des propositions de l’opérateur (Calais Opale Bus, groupe Transdev). Ainsi le système de Vélo en Libre Service (Vel’in), sous-utilisé, la navette fluviale, presque toujours vide, ou maintenant cette passerelle.

La collectivité pense néanmoins avoir fait ce qu’il faut.

Alors que les aménagements vélo avancent partout (région, département), le retard pris par Calais est considérable au regard des besoins et des possibilités du territoire, tant sur le plan touristique que du déplacement. 10 000 voyageurs à vélo (transmanche) ont été répertoriés en 2016 et pourtant les 2 eurovéloroutes sont toujours inexistantes dans l’agglomération!).

Des réalisations de prestige au « coup par coup », comme « sorties d’un chapeau », ne remplacent pas une politique cyclable constante,  réfléchie, intégrée.

Pour donner bonne mesure, on va sans doute reprogrammer une énième étude, un énième schéma, coûteux et inutiles puisque les documents d’orientation, les plans tant pour les véloroutes que pour le vélo quotidien sont là depuis longtemps (1998, 2007). Ils n’ont nul besoin d’être refaits, mais simplement d’être suivis !

Cette passerelle n’est pas le fruit de la prise en compte des besoins des usagers cyclistes et piétons, elle a été programmée et conçue sans concertation véritable, ni réunion publique pourtant prévue. Une ancienne pratique de projets bouclés d’avance, réalisés loin du terrain et des besoins réels, non amendables, que les usagers doivent juste accepter. Parce que l’on s’occupe bien d’eux!

C’est bien dommage, car une bonne politique cyclable doit être au plus près des besoins et des usages. Sans quoi cela peut vite tourner au gaspillage d’argent public.

5 réflexions sur “Politique vélo à Calais: cyclistes et piétons auront la cerise, mais où est le gâteau?

  1. Merci pour ce billet. On croirait entendre parler d’Orléans où le maire a (re)sorti de son chapeau un projet de passerelle dont on parle depuis plus de trente ans (pour amuser la gallerie).

    Pour le prix c’est du même ordre voire un peu plus (15/20 millions d’€ annoncés pour ~ 400 m).

    Je vous rejoins complètement sur votre analyse dont je ne changerais pas une virgule.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci de votre soutien. Ces projets sont ahurissants! Et ne dérangent que peu de monde. C’est la même chose dans toutes nos villes moyennes ou presque: ce sont ces maires (hommes comme femmes), potentats locaux, qui se font plaisir avec l’argent du contribuable. Et ils sont satisfaits, pensant avoir satisfait les besoins d’une catégorie de citoyens pas si nombreuse à coups de millions. Et en plus ils sont très fin.e.s, car ils savent que ces projets ont un impact non pas sur les cyclistes, qui ne sont pas dupes, mais sur le reste de l’électorat, qui ne touche rien à la question du vélo. Les visées sont uniquement électoralistes!

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